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IA et langage : quand l’intelligence artificielle commence à parler à notre place

intelligence artificielle écrit en chinois sur une calligraphie

« Language is the dress of thought. » – Samuel Johnson.

Il y a des phrases que l’on écrit. Et puis il y a des phrases qui finissent par nous écrire.

C’est peut-être là que commence le vrai sujet entre IA et langage. Ce n’est ni dans la performance technique ni dans la capacité à pondre un post LinkedIn en douze secondes, avec trois emojis, une fausse vulnérabilité et une conclusion inspirante façon séminaire à Dubaï.

Non. Le sujet est plus discret. Donc plus sérieux.

L’intelligence artificielle ne remplace pas seulement nos mots. Elle influence peu à peu notre manière de penser, de formuler et de percevoir le monde. Et ça, pour un décideur, ce n’est pas un détail. C’est un sujet de gouvernance.

Une langue n’évolue jamais seule

J’ai vécu vingt ans en Chine. À Chengdu, dans le Sichuan, il existait une petite communauté française. Petite, mais bien vivante. On parlait français, bien sûr. Enfin, un certain français.

Un français qui avait parfois cessé d’évoluer au moment du départ de chacun. Celui de 1999, 2004 ou de 2010. Un musée linguistique avec des verres de baijiu, des visas à renouveler et des expressions restées coincées dans la soute d’un vol Paris-Pékin.

Puis de nouveaux Français arrivaient. Étudiants, cadres, aventuriers, consultants, perdus magnifiques ou ambitieux pressés. Ils apportaient dans leurs bagages des mots récents, des tournures nouvelles, des sons que nous comprenions sans forcément les utiliser.

Notre français local, lui, avait pris autre chose. Des mots chinois. Des concepts chinois. Des raccourcis culturels intraduisibles proprement. Une sorte de langage au goût du poivre local.

Parce qu’une langue ne sert pas seulement à nommer. Elle sert à survivre dans un contexte.

L’IA comme nouveau milieu linguistique

Hier, les langues évoluaient par les migrations, les échanges commerciaux, les médias, les films. Aujourd’hui, elles évoluent aussi par les interfaces.

Il y a eu une première étape avec les réseaux sociaux, qui ont apportés un langage naturel dans le parler numérique, là où avant ce que l’on entendait à la radio ou voyait à la télé avait des teintes journalistiques, politiques, retravaillées dans les studios des plateaux.

ChatGPT, Gemini, Claude, Copilot et les autres ne sont pas seulement des outils. Ce sont des lieux de passage. Des gares linguistiques où des millions d’utilisateurs viennent chercher une formulation, une idée, une réponse, une manière de dire. Nous nous sommes tous déjà retrouvé derrière un écran à demander à nos bots de reformuler tel courriel, ou passage de rapport d’activité, d’abord pour trouver de l’inspiration, puis petit à petit par fatigue cognitive et enfin par réflexe. De la production assistée à la production automatisée, tout simplement parce que nos tâches ont évolué, et que notre travail aussi.

Cela a commencé par le langage écrit, puis maintenant avec l’oral, on entend de plus en plus des formulations, tournures IA dans la bouche des gens. Des vidéos sur les réseaux sociaux, au langage des journalistes, voire même de nos responsables politiques. Il y a un glissement certain, les watermarks ne sont plus dans les polices de caractères de nos traitements de texte, mais sont arrivés dans le langage courant que nous utilisons. Ces mots ne sont pas anodins, et ne viennent pas de n’importe où. Il y a de gros groupes influents et des personnes avec leurs intentions propres derrière le paramétrage de ces IA, notre rôle est de ne pas l’oublier. 

Stanford HAI indique que l’usage de l’IA en entreprise a fortement progressé, avec 78 % des organisations déclarant utiliser l’IA en 2024, contre 55 % l’année précédente.

On parle donc d’un phénomène massif. Pas d’un gadget pour stagiaire enthousiaste ou directeur marketing en manque d’inspiration.

À grande échelle, ces outils proposent des tournures. Ils lissent les aspérités. Ils corrigent. Ils reformulent. Ils “professionnalisent”. Ce mot devrait parfois nous inquiéter.

Car à force de tout rendre fluide, clair, poli et parfaitement acceptable, on finit par produire une langue sans sueur. Sans accent. Sans accident. Une langue qui passe partout, donc qui ne vient peut-être plus vraiment de quelque part. elle en perd son ADN, ses imperfections qui en donnent une profondeur.

illustration IA du mot "IA" écrit en chinois

Le risque n’est pas la faute. C’est l’uniformisation

On parle beaucoup des hallucinations de l’IA. C’est important, évidemment. J’ai d’ailleurs abordé ce sujet dans cet article sur les hallucinations IA et leurs vrais enjeux.

Mais le danger le plus subtil n’est pas toujours l’erreur visible. C’est la standardisation invisible.

Un dirigeant qui délègue ses discours à l’IA ne délègue pas seulement du temps de rédaction. Il délègue une partie de son autorité symbolique. Il devient interchangeable et ne représente plus vraiment ce qu’il incarnait auparavant.

Un comité exécutif qui résume tout avec les mêmes outils finit par penser avec les mêmes cadres. Un service marketing qui produit 100 contenus “optimisés” peut perdre la voix qui le rendait identifiable. Une équipe commerciale qui automatise ses messages peut croire qu’elle personnalise, alors qu’elle industrialise juste une illusion de proximité. Les règles standardisées du marketing ou de la visibilité des algorithmes nous délestent un peu de notre âme.

L’IA ne vous vole pas votre langage avec violence. Elle vous le rend plus propre, plus rapide, plus présentable. Et c’est parfois comme cela que l’on perd quelque chose.

Les mots ne sont jamais neutres

Les professionnels du langage le savent. Traduire n’est jamais seulement remplacer un mot par un autre. C’est comprendre des intentions, des codes, des silences, des rapports de force.

En Chine, j’ai souvent vu des réunions où chacun croyait parler du même sujet. Dans un contexte interculturel la traduction des sens en interprétant les mots afin de poursuivre un objectif était le cœur de la réussite. Une IA ou un traducteur automatique auraient certainement fait échouer des signatures si l’humain n’avait pas été présent pour fluidifier mais aussi pour incarner des échanges. Il en est de même pour l’utilisation des IA. Un langage uniformisé, sans aspérité ni réel identité va plutôt provoquer une forme de répulsion après un certain temps.

L’IA peut aider à clarifier. Elle peut structurer, reformuler, accélérer. Elle peut même révéler des biais. Mais elle ne comprend pas toujours l’épaisseur culturelle d’une situation.

C’est là que l’expérience reprend le dessus sur la technique. J’en parle plus largement dans cet article sur la stratégie IA et le retour de l’expérience.

UNESCO souligne d’ailleurs l’importance de préserver la diversité linguistique et culturelle dans les technologies numériques et l’intelligence artificielle.

C’est un point essentiel : une IA qui parle “bien” ne parle pas forcément juste.

IA, langage et décision : le vrai sujet des dirigeants

Pour un décideur, la question n’est donc pas : “Faut-il utiliser l’IA ?”
Cette question est déjà dépassée.

La vraie question est : “Que transforme l’IA dans notre manière de décider ?”

Car le langage précède souvent la décision. La manière dont un problème est formulé influence les options que l’on voit. Les options que l’on voit influencent les choix que l’on juge raisonnables. Et les choix raisonnables deviennent ensuite des stratégies.

J’ai développé ce lien entre formulation et décision dans l’article sur l’IA et la prise de décision.

Une entreprise qui utilise massivement l’IA sans interroger son langage prend donc un risque. Pas seulement un risque technique. Elle peut perdre sa nuance, affaiblir sa pensée critique et peut confondre clarté et vérité. Elle peut croire qu’un texte bien structuré est forcément une bonne idée.

C’est faux. Une ânerie bien présentée reste une ânerie. Elle a juste mis une cravate.

Auditer son usage de l’IA avant de l’industrialiser

L’enjeu n’est pas de rejeter l’IA. Ce serait absurde. L’enjeu est de savoir où elle entre dans la chaîne du langage.

Rédige-t-elle vos messages stratégiques ?
Reformule-t-elle vos notes internes ?
Standardise-t-elle vos réponses commerciales ?
Influence-t-elle vos prises de parole publiques ?
Transforme-t-elle vos prompts en modèles de pensée ?

Un audit d’usage ne doit pas seulement vérifier les outils, les coûts et la sécurité. Il doit analyser les effets linguistiques, cognitifs et culturels.

Qui parle encore dans l’entreprise ?
Le dirigeant ?
Les équipes ?
La marque ?
Ou une moyenne statistique élégante, entraînée à produire ce qui ressemble à une pensée ?

Pour approfondir cette question, l’article sur le langage naturel et l’IA complète cette réflexion.

Reprendre possession de sa voix

L’IA va continuer à transformer le langage. C’est déjà en cours. Elle va accélérer certains usages, en effacer d’autres, faire émerger de nouvelles normes.

La question n’est pas de savoir si cela est bien ou mal. La langue a toujours évolué. Elle a toujours absorbé, rejeté, bricolé, digéré.

Mais cette fois, l’intermédiaire n’est plus seulement humain, il est algorithmique. La particularité impressionnante de l’IA que tout le monde semble applaudir est qu’elle répond vite, parle bien et rassure. Parfois, elle pense à notre place avant même que nous ayons remarqué notre silence.

Les décideurs devraient donc auditer leur usage de l’IA maintenant. Pas par peur. Par lucidité. Parce qu’une organisation qui ne maîtrise plus son langage ne maîtrise déjà plus tout à fait sa stratégie.

Pour échanger sur ces enjeux ou auditer vos usages, vous pouvez me contacter sur LinkedIn.

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